🕊️ LĂ©on XIV : quand la misĂ©ricorde interrompt la logique du mĂ©rite

 


Les ouvriers de la dernière heure, la Somalie oubliée et une justice qui dépasse nos calculs



✝️ Summarium Latine

Die XX Septembris MMXXVI, in oratione Angelica apud Forum Sancti Petri, Papa Leo XIV parabolam operariorum in vinea meditatus est. Alii a prima hora laboraverunt, alii autem tantum extremo die; dominus tamen omnibus eandem mercedem tribuit. Pontifex docuit Dei iustitiam mensuram meriti humani excedere: ubi homines calculant, comparant atque sibi primum locum vindicant, misericordia Dei novam rationem aperit. Amor legem calculi interrumpit, misericordia meritum dilatat et pax aemulationes suspendit.

Post Angelum, Leo XIV de gravi discrimine humanitario in Somalia locutus est, ubi violentia, siccitas atque defectus auxiliorum condiciones vitae praesertim mulierum et puerorum aggravant. Eodem die Ecclesia sanctos Andream Kim Tae-gon, Paulum ChĹŹng Ha-sang et socios martyres Coreanos commemorat, quorum historia mirabiliter ostendit Evangelium etiam ibi germinare posse ubi humanae rationes parum sperare sinunt.


Ce dimanche 20 septembre 2026, LĂ©on XIV a consacrĂ© l’AngĂ©lus Ă  l’une des paraboles les plus dĂ©rangeantes de l’Évangile, celle des ouvriers envoyĂ©s travailler Ă  la vigne. Certains sont embauchĂ©s dès l’aube, d’autres dans le courant de la journĂ©e, et les derniers seulement lorsque le soir approche. Pourtant, au moment du salaire, tous reçoivent la mĂŞme somme. La rĂ©action des premiers ouvriers paraĂ®t presque Ă©vidente : ils ont travaillĂ© davantage, supportĂ© la chaleur et consacrĂ© toute leur journĂ©e au maĂ®tre. Pourquoi recevraient-ils exactement autant que ceux qui ne sont arrivĂ©s qu’Ă  la dernière heure ? JĂ©sus ne cherche pas Ă  rendre cette objection ridicule. Il s’en sert au contraire pour montrer Ă  quel point notre conception de la justice reste spontanĂ©ment liĂ©e au calcul, Ă  la comparaison et au mĂ©rite. LĂ©on XIV insiste sur ce renversement : la justice de Dieu ne supprime pas le mĂ©rite, mais elle refuse d’ĂŞtre enfermĂ©e en lui. Lorsque la bontĂ© entre dans l’Ă©quation, nos calculs cessent d’ĂŞtre suffisants.

Le dĂ©tail le plus rĂ©vĂ©lateur de la parabole est peut-ĂŞtre que le maĂ®tre aurait très facilement pu Ă©viter toute dispute. Il lui aurait suffi de payer d’abord ceux qui avaient travaillĂ© depuis le matin, de les laisser partir, puis de donner davantage aux derniers venus. Personne n’aurait rien vu. Mais JĂ©sus raconte prĂ©cisĂ©ment l’inverse : les derniers sont payĂ©s les premiers et les anciens assistent donc Ă  la scène. Leur irritation ne vient pas de ce qu’ils ont reçu trop peu, puisque le maĂ®tre leur donne exactement ce qui avait Ă©tĂ© convenu. Elle naĂ®t lorsqu’ils dĂ©couvrent la gĂ©nĂ©rositĂ© dont bĂ©nĂ©ficient les autres. Tant qu’ils regardaient leur propre salaire, ils pouvaient ĂŞtre satisfaits. Lorsqu’ils se mettent Ă  regarder celui du voisin, leur satisfaction devient ressentiment. LĂ©on XIV touche ici quelque chose de profondĂ©ment humain : nous pouvons accepter assez facilement d’ĂŞtre heureux, jusqu’au moment oĂą nous avons l’impression que quelqu’un d’autre reçoit un bonheur qu’il aurait moins mĂ©ritĂ©.

La parabole n’est Ă©videmment pas un manuel de droit social destinĂ© Ă  fixer les salaires. Son terrain est celui du Royaume de Dieu. JĂ©sus pose une autre question : peut-on considĂ©rer que quelqu’un aurait davantage droit Ă  Dieu parce qu’il est arrivĂ© avant les autres ? Le chrĂ©tien de toujours, celui qui prie depuis l’enfance, qui sert depuis des dĂ©cennies ou qui connaĂ®t parfaitement les usages de l’Église ne reçoit pas une part supĂ©rieure de Dieu. Celui qui se convertit tardivement, qui revient Ă  la foi après une longue absence ou qui dĂ©couvre seulement maintenant une vocation n’en reçoit pas une version rĂ©duite. Dieu ne se partage pas en pourcentages. C’est ce que LĂ©on XIV avait dĂ©jĂ  soulignĂ© lorsqu’il avait commentĂ© cette parabole au dĂ©but de son pontificat : JĂ©sus ne construit pas un classement spirituel oĂą les anciens occuperaient les premières places et les derniers venus les strapontins.

Cette idĂ©e prend une rĂ©sonance particulière dans une Église oĂą les parcours deviennent de moins en moins uniformes. On y rencontre encore des familles qui transmettent la foi depuis plusieurs gĂ©nĂ©rations, mais aussi des jeunes adultes qui demandent aujourd’hui le baptĂŞme, des personnes qui recommencent Ă  pratiquer après vingt ou trente ans, des convertis venus d’un autre horizon religieux ou des hommes et des femmes qui dĂ©couvrent très tard la prière. L’ouvrier de la dernière heure n’est donc pas seulement un personnage ancien. Il peut ĂŞtre celui qui entre pour la première fois dans une Ă©glise Ă  quarante ans. Il peut ĂŞtre celui qui comprend Ă  cinquante ans une vocation qu’il n’avait jamais envisagĂ©e. Il peut mĂŞme ĂŞtre celui qui se tourne vers Dieu au terme de sa vie. La fidĂ©litĂ© des premiers n’est pas mĂ©prisĂ©e, mais elle ne leur confère aucun titre de propriĂ©tĂ© sur la vigne.

C’est sans doute ici que la parabole rejoint l’un des fils rouges les plus clairs du pontificat. LĂ©on XIV revient rĂ©gulièrement Ă  une conviction : l’ĂŞtre humain ne peut pas ĂŞtre entièrement mesurĂ© par ce qu’il produit, par son utilitĂ©, par ses capacitĂ©s ou par sa rĂ©ussite. Quelques jours auparavant, il expliquait encore que la dignitĂ© d’une personne ne se mĂ©rite pas. Aujourd’hui, l’Évangile dĂ©place la mĂŞme intuition sur le terrain spirituel. Le mĂ©rite compte, l’effort compte, la fidĂ©litĂ© compte, mais rien de tout cela ne transforme l’amour de Dieu en salaire proportionnel Ă  la performance. Dans une sociĂ©tĂ© obsĂ©dĂ©e par les notes, les classements, les indicateurs, les comparaisons et la productivitĂ©, cette idĂ©e possède une force particulière. Dieu regarde autrement que nos tableaux d’Ă©valuation.

LĂ©on XIV formule cette opposition de manière très nette : lorsque la loi de l’amour prend le pas sur celle du calcul, lorsque la misĂ©ricorde Ă©largit l’expĂ©rience du mĂ©rite et lorsque la paix suspend les rivalitĂ©s, une autre manière de vivre devient possible. Le pape ne propose pas un monde oĂą tout effort serait indiffĂ©rent, mais un monde oĂą le bien reçu par quelqu’un d’autre ne serait plus automatiquement vĂ©cu comme une perte pour soi. Le problème des premiers ouvriers n’est finalement pas d’avoir Ă©tĂ© lĂ©sĂ©s. Ils sont incapables de se rĂ©jouir que les derniers puissent eux aussi rentrer chez eux avec de quoi vivre. La gĂ©nĂ©rositĂ© du maĂ®tre leur paraĂ®t insupportable parce qu’elle dĂ©truit la hiĂ©rarchie qu’ils avaient mentalement construite entre eux et les autres.

Après l’AngĂ©lus, LĂ©on XIV a tournĂ© son regard vers la Somalie, confrontĂ©e Ă  une situation humanitaire particulièrement grave. Violence, sĂ©cheresse, dĂ©placements de population et diminution des moyens disponibles pour l’aide internationale y aggravent une prĂ©caritĂ© dĂ©jĂ  ancienne. Le pape a demandĂ© que la communautĂ© internationale ne dĂ©tourne pas son attention, notamment des femmes et des enfants particulièrement exposĂ©s. Le rapprochement avec l’Évangile n’est pas explicitement formulĂ© par LĂ©on XIV, mais il vient naturellement Ă  l’esprit. Quelques minutes auparavant, JĂ©sus parlait d’hommes demeurĂ©s sur la place parce que personne ne les avait embauchĂ©s. La Somalie ressemble elle aussi Ă  ces rĂ©alitĂ©s du monde que l’on risque de laisser attendre lorsque d’autres crises captent davantage l’attention, les budgets et les camĂ©ras. La question Ă©vangĂ©lique devient alors presque politique au sens le plus Ă©lĂ©mentaire du terme : que faisons-nous de ceux qui ne figurent plus parmi nos prioritĂ©s ?

La liturgie du 20 septembre ajoute Ă  cette journĂ©e un parallèle remarquable puisqu’elle cĂ©lèbre saint AndrĂ© Kim Tae-gon, saint Paul ChĹŹng Ha-sang et leurs compagnons, martyrs de CorĂ©e. Le christianisme corĂ©en possède une histoire presque unique. Ă€ la fin du XVIIIe siècle, des lettrĂ©s dĂ©couvrent des textes chrĂ©tiens venus de Chine, les Ă©tudient, commencent Ă  croire et transmettent eux-mĂŞmes cette foi. Lorsqu’un prĂŞtre chinois rĂ©ussit finalement Ă  entrer en CorĂ©e en 1794, il y trouve dĂ©jĂ  plusieurs milliers de croyants. L’Église corĂ©enne s’est donc dĂ©veloppĂ©e en grande partie grâce Ă  des laĂŻcs avant de disposer normalement de prĂŞtres. AndrĂ© Kim, devenu plus tard le premier prĂŞtre corĂ©en, sera arrĂŞtĂ© et exĂ©cutĂ© en 1846 Ă  seulement vingt-cinq ans. Paul ChĹŹng Ha-sang, laĂŻc et catĂ©chiste, jouera lui aussi un rĂ´le majeur dans l’organisation de cette jeune communautĂ©. Les persĂ©cutions feront des milliers de martyrs, dont 103 seront canonisĂ©s par Jean-Paul II Ă  SĂ©oul en 1984.

Cette naissance très particulière de l’Église corĂ©enne convient Ă©tonnamment bien Ă  l’Évangile du jour. Les hommes auraient probablement imaginĂ© qu’il fallait d’abord envoyer une structure missionnaire complète, des prĂŞtres, des responsables et une organisation. L’histoire a commencĂ© autrement : quelques personnes ouvrent des livres, dĂ©couvrent une doctrine inconnue, s’interrogent, puis se mettent elles-mĂŞmes en chemin. Les ouvriers entrent dans la vigne d’une manière que personne n’avait vĂ©ritablement programmĂ©e. L’Évangile progresse avant que l’institution ait eu le temps de tout organiser. Cela ne rend pas le ministère des prĂŞtres inutile, bien au contraire, puisque les premiers catholiques corĂ©ens les rĂ©clamèrent avec insistance. Mais cela rappelle que Dieu ne demande pas toujours la permission Ă  nos schĂ©mas avant de faire commencer quelque chose.

L’AngĂ©lus de ce dimanche pourrait donc ĂŞtre rĂ©sumĂ© par une idĂ©e simple : il n’est jamais trop tard pour entrer dans la vigne, et ceux qui y Ă©taient dĂ©jĂ  n’ont aucune raison de jalouser ceux qui viennent d’arriver. Cette parole peut concerner la conversion, la vocation, le retour Ă  la foi, mais Ă©galement notre manière de regarder ceux que les sociĂ©tĂ©s considèrent comme retardataires, improductifs ou oubliĂ©s. L’Évangile ne nie pas les diffĂ©rences de parcours. Il refuse simplement qu’elles deviennent une Ă©chelle permettant de mesurer la valeur des personnes. LĂ©on XIV retrouve ici plusieurs thèmes qui semblent dĂ©sormais structurer son pontificat : la dignitĂ© avant la performance, la misĂ©ricorde au-delĂ  du calcul, la communion plutĂ´t que la compĂ©tition et l’attention Ă  ceux que les mĂ©canismes ordinaires risquent de laisser au bord du chemin.


🏛️ Note culturelle

L’histoire de l’Église de CorĂ©e constitue l’un des cas les plus Ă©tonnants de diffusion du christianisme. Ă€ partir des annĂ©es 1770, des lettrĂ©s corĂ©ens s’intĂ©ressent Ă  des ouvrages chrĂ©tiens venus de Chine. En 1784, l’un d’eux se rend Ă  PĂ©kin, rencontre un prĂŞtre et reçoit le baptĂŞme. De retour en CorĂ©e, il partage sa nouvelle foi avec ses proches. La communautĂ© grandit ainsi largement de personne Ă  personne avant la prĂ©sence stable d’un clergĂ©. Vatican News rappelle qu’en 1794, lorsqu’un prĂŞtre chinois peut enfin rejoindre les croyants corĂ©ens, il dĂ©couvre environ 4 000 fidèles.

Cette histoire est intĂ©ressante Ă  une Ă©poque oĂą l’on rĂ©flĂ©chit beaucoup aux moyens de l’Ă©vangĂ©lisation. Elle rappelle qu’une Église peut parfois commencer par quelque chose d’aussi simple qu’un livre lu par la bonne personne. La transmission ne suit pas toujours les routes prĂ©vues. La foi peut passer par une conversation, une lecture, une amitiĂ© ou une question qui refuse de disparaĂ®tre. Le saint du jour rejoint alors parfaitement la parabole : mĂŞme lorsque personne ne semblait attendre de nouveaux ouvriers, la vigne pouvait dĂ©jĂ  commencer Ă  pousser.


📚 Sources

  • Vatican News, AngĂ©lus de LĂ©on XIV du 20 septembre 2026, consacrĂ© aux ouvriers de la vigne.

  • Vatican News, prĂ©sentation des saints AndrĂ© Kim Tae-gon, Paul ChĹŹng Ha-sang et leurs compagnons.

  • Vatican News, calendrier des saints du 20 septembre.


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đź’¬ Commentaire

La parabole est finalement beaucoup plus dĂ©rangeante que sa simplicitĂ© ne le laisse penser. Nous acceptons volontiers que Dieu soit gĂ©nĂ©reux avec nous ; nous avons parfois davantage de mal Ă  accepter qu’il le soit avec celui qui arrive après nous. Le vrai problème des ouvriers de la première heure n’est donc peut-ĂŞtre pas d’avoir reçu trop peu, mais de ne plus parvenir Ă  se rĂ©jouir lorsque quelqu’un d’autre reçoit beaucoup.

Et c’est peut-ĂŞtre la question que LĂ©on XIV laisse aujourd’hui Ă  l’Église : savons-nous rĂ©ellement accueillir les derniers venus sans leur rappeler sans cesse que nous Ă©tions lĂ  avant eux ?


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