Léon XIV à l’Asie : bâtir des ponts plutôt qu’une nouvelle Babel
Réunis à Jakarta, les évêques asiatiques veulent passer de la conservation des structures à la mission, du repli à la communion et du gouvernement solitaire à la responsabilité partagée.
Saint du jour : saint Jacques le Majeur, compagnon de Pierre et témoin de la gloire du Christ
L’Église célèbre le 25 juillet saint Jacques le Majeur, fils de Zébédée et frère de saint Jean. Avec Pierre et Jean, il appartient au groupe restreint des apôtres choisis par Jésus pour assister à la résurrection de la fille de Jaïre, à la Transfiguration et à l’agonie de Gethsémani. Son tempérament ardent lui valut, avec son frère, le surnom de Boanergès, « fils du tonnerre ».
Selon les Actes des Apôtres, Jacques fut mis à mort sur l’ordre d’Hérode Agrippa, devenant le premier apôtre martyr. La tradition occidentale a associé son tombeau à Compostelle, qui devint l’un des principaux lieux de pèlerinage de la chrétienté avec Rome et Jérusalem. Sa fête rappelle que la mission ne consiste pas à dominer, mais à suivre le Christ jusqu’au don de soi.
Summarium Latine
Leo XIV Ecclesias Asiae hortatur ut pontes communionis, dialogi atque reconciliationis aedificent, non novas turres Babel. Episcopi apud Iacartam congregati transire cupiunt a sola conservatione institutionum ad missionem, ab tutela sui ipsius ad testimonium Evangelii, atque a regimine solitario ad responsabilitatem communem. In continentibus religionibus et culturis diversis, Ecclesia vocatur ut humiliter audiat, pauperibus serviat et pacem promoveat.
Plus de cent vingt responsables catholiques venus de toute l’Asie sont réunis à Jakarta, en Indonésie, pour la douzième assemblée plénière de la Fédération des conférences épiscopales d’Asie. Du 20 au 26 juillet, les représentants de vingt-deux conférences épiscopales et juridictions ecclésiastiques réfléchissent à « l’appel à la conversion synodale et à la mission d’être des ponts et des bâtisseurs de ponts en Asie ».
Le message vidéo de Léon XIV est annoncé pour ce samedi 25 juillet. Au moment où cet article est achevé, son texte intégral n’apparaît pas encore dans les publications officielles du Saint-Siège. Le pape avait toutefois déjà précisé son orientation dans la lettre adressée au cardinal Oswald Gracias, archevêque émérite de Bombay et envoyé spécial à l’assemblée.
Son exhortation est particulièrement forte : les catholiques doivent devenir « des bâtisseurs de communion, et non des architectes de Babel », des serviteurs du Royaume plutôt que les maîtres de tours destinées à s’effondrer. Léon XIV invite les Églises asiatiques à placer Dieu à l’horizon de leur action et la personne humaine au centre de leurs décisions.
Se salir les mains dans le chantier du monde
Le pape ne propose pas à l’Église d’Asie une spiritualité du retrait. Il lui demande de ne pas craindre de « se salir les mains sur le chantier de notre temps ».
L’image est importante. Dans une grande partie du continent asiatique, les catholiques constituent une minorité. Ils vivent au milieu de traditions religieuses anciennes, de sociétés culturellement diverses, de régimes politiques très différents et de transformations économiques extrêmement rapides.
La mission ne peut donc pas prendre la forme d’une conquête culturelle ou d’une reproduction mécanique des modèles ecclésiaux européens. Elle suppose une présence patiente, capable d’écouter les peuples, de respecter leurs histoires et de proposer l’Évangile sans mépriser ce qui les constitue.
Les défis abordés à Jakarta sont très concrets : pauvreté, migrations, conflits sociaux, changement climatique, polarisation politique, dialogue interreligieux et formation de responsables capables de gouverner par l’écoute plutôt que par la seule autorité verticale.
Le christianisme asiatique n’est pas appelé à se dissoudre dans les cultures environnantes. Il doit cependant apprendre à exprimer la foi d’une manière qui puisse être reçue dans ces sociétés. L’inculturation ne signifie pas abandonner le contenu de la foi, mais permettre à celui-ci de prendre chair dans des langues, des symboles et des sensibilités qui ne sont pas ceux de l’Occident latin.
De l’entretien des structures à la mission
Les discussions menées autour de plus de vingt tables ont fait apparaître une convergence remarquable entre les délégations.
Les évêques et responsables ecclésiaux appellent à passer « de la maintenance à la mission », « de l’autopréservation au rayonnement missionnaire », « de la polarisation à la communion » et « du leadership individuel à la responsabilité partagée ».
Ces formules révèlent une inquiétude très répandue dans l’Église universelle. Une communauté peut employer une grande partie de son énergie à entretenir ses bâtiments, ses institutions, ses habitudes et ses équilibres internes, au point de ne plus disposer de forces pour annoncer l’Évangile.
La conservation n’est évidemment pas inutile. Une Église sans mémoire, sans institutions ni formation solide se fragilise rapidement. Mais les structures ecclésiales ne peuvent devenir leur propre finalité. Elles n’existent que pour rendre possible la célébration des sacrements, la transmission de la foi, le service des pauvres et la rencontre avec ceux qui ne connaissent pas encore le Christ.
Le danger est d’autant plus réel dans les communautés minoritaires. Lorsqu’elle se sent vulnérable, une Église peut être tentée de se refermer afin de préserver ce qui lui reste. Les responsables réunis à Jakarta proposent le mouvement inverse : la minorité chrétienne ne doit pas se transformer en forteresse, mais en pont.
La synodalité comme manière ordinaire de vivre
L’assemblée ne présente pas la synodalité comme une consultation exceptionnelle ou comme une succession de réunions.
Les délégations souhaitent qu’elle devienne la manière ordinaire d’être Église : écouter avant de décider, discerner ensemble, associer davantage les laïcs, les femmes, les jeunes, les familles et les personnes situées aux périphéries des communautés.
Le cardinal Oswald Gracias a présenté cette méthode comme l’un des grands dons que l’Église peut offrir au monde. Dans des sociétés marquées par l’affrontement, elle manifeste qu’il est possible de rechercher la vérité sans éliminer ceux qui pensent autrement. La synodalité devient alors une école de dialogue, de réconciliation et de fraternité.
Cette conception ne supprime ni l’autorité des évêques ni la responsabilité du pape. Elle demande cependant que l’autorité chrétienne soit vécue comme un service de la communion.
Le responsable n’est pas celui qui parle le plus fort ou qui impose immédiatement sa solution. Il doit savoir entendre les expériences différentes, discerner ce qui vient de l’Esprit et prendre ensuite les décisions nécessaires.
Le passage du gouvernement solitaire à la responsabilité partagée n’est donc pas un abandon de l’autorité. Il représente une manière plus exigeante de l’exercer.
Les pierres rejetées deviennent la pierre angulaire
Léon XIV accorde une place centrale à ceux que les sociétés regardent comme inutiles ou encombrants : les pauvres, les malades, les migrants et les plus petits.
Dans sa lettre au cardinal Gracias, il affirme que ces « pierres rejetées » doivent devenir la pierre angulaire d’une maison commune solide et accueillante.
La formulation rejoint directement l’orientation sociale de Magnifica humanitas. La qualité d’une société ne se mesure pas seulement à ses performances économiques ou technologiques, mais à la place qu’elle réserve aux personnes vulnérables.
Pour l’Église en Asie, cette priorité prend des formes multiples : accompagner les travailleurs migrants, défendre les minorités menacées, soutenir les populations rurales déplacées par les grands projets économiques, répondre aux catastrophes climatiques et protéger les communautés chrétiennes confrontées à la violence.
La mission devient crédible lorsque les personnes les plus fragiles ne sont pas seulement les bénéficiaires des œuvres catholiques, mais des membres écoutés de la communauté.
Il ne suffit donc pas de bâtir des ponts entre les responsables religieux ou politiques. Il faut aussi permettre aux personnes exclues de traverser ces ponts et de prendre part à la vie commune.
La cathédrale, la mosquée et le Tunnel de l’Amitié
L’assemblée s’achèvera le dimanche 26 juillet par une célébration eucharistique dans la cathédrale Notre-Dame-de-l’Assomption de Jakarta.
Les participants rejoindront ensuite la mosquée Istiqlal voisine par le Tunnel de l’Amitié, passage souterrain reliant les deux édifices. Ce geste veut manifester l’engagement de l’Église en faveur du dialogue interreligieux et de la coexistence pacifique.
Le symbole pourrait sembler un peu trop parfait : un tunnel entre une cathédrale et une mosquée, presque un manuel d’architecture diplomatique. Mais il possède une force réelle dans le plus grand pays musulman du monde.
Le dialogue interreligieux ne demande pas aux chrétiens de nier leur foi ni aux musulmans de dissimuler la leur. Il suppose au contraire que chacun puisse affirmer son identité tout en refusant de transformer la différence en hostilité.
Un pont n’abolit pas les deux rives. Il permet leur rencontre.
Léon XIV semble voir dans l’Asie un laboratoire de cette présence chrétienne. Une Église minoritaire, si elle renonce à la peur comme à l’arrogance, peut devenir un facteur de paix bien au-delà de son poids démographique.
Deux textes pour ne pas laisser Jakarta sans lendemain
L’assemblée doit produire deux documents.
Le premier sera un Vademecum sur la synodalité en Asie, destiné à aider les Églises locales à appliquer concrètement les décisions prises. Le second sera un message adressé à l’ensemble des catholiques du continent, afin de prolonger le mouvement de conversion et de renouvellement missionnaire.
Cette volonté de déboucher sur des instruments pratiques répond à une faiblesse bien connue des grandes assemblées ecclésiales. Les rencontres produisent parfois des discours généreux qui disparaissent rapidement dans les archives.
Le véritable test commencera donc après Jakarta. Les conférences épiscopales devront traduire les formules en décisions : meilleure participation des laïcs, coopération entre les diocèses, présence auprès des plus pauvres, formation au dialogue et partage réel des responsabilités.
La construction d’un pont ne s’achève pas avec la pose de la première pierre. Elle exige des plans, des ouvriers, de la persévérance et, parfois, quelques réparations après les premières intempéries.
Une actualité largement absente de la presse française
La couverture de l’assemblée reste principalement assurée par Vatican News, l’agence Fides et les médias catholiques asiatiques. La presse généraliste française consacrée au pape traite davantage de ses prochains voyages, de ses positions internationales et des débats internes à l’Église.
Dans les recherches effectuées sur Ground News, aucun dossier comparatif spécifique consacré à l’assemblée de Jakarta n’est apparu. Il serait donc artificiel de fournir une répartition gauche, centre et droite pour ce sujet.
Cette absence constitue néanmoins une information éditoriale. Elle révèle moins un biais idéologique qu’un biais de sélection : les grandes rédactions occidentales s’intéressent à l’Église d’Asie lorsqu’une persécution, une crise politique ou une controverse avec la Chine surgit. Le lent travail pastoral de cent vingt responsables catholiques paraît moins spectaculaire.
Cette sous-couverture contribue à entretenir une vision très européenne et américaine du catholicisme. Or l’avenir démographique, missionnaire et intellectuel de l’Église se jouera aussi en Inde, aux Philippines, en Indonésie, en Corée, au Vietnam et dans les autres sociétés asiatiques.
Léon XIV ne peut donc pas penser l’Église universelle uniquement depuis Rome, Paris, Washington ou Buenos Aires. Jakarta rappelle que la catholicité n’est pas une extension de l’Occident, mais une communion de peuples.
Les brèves du pape et du Vatican
Léon XIV remercie Sergio Mattarella
À l’occasion du quatre-vingt-cinquième anniversaire du président italien, Léon XIV lui a adressé un télégramme de félicitations. Le pape remercie Sergio Mattarella pour son attention à la vie ecclésiale et sociale du pays et confie sa mission à l’intercession de saint François d’Assise et de sainte Catherine de Sienne.
Ce message souligne la qualité des relations entre le Saint-Siège et la République italienne, ainsi que leur intérêt commun pour la paix, le multilatéralisme et le soutien aux familles.
Assise prépare la venue du pape
Léon XIV se rendra le 6 août à la basilique Sainte-Marie-des-Anges d’Assise pour rencontrer des jeunes venus d’Italie et d’autres pays européens. Les franciscains présentent ce rassemblement comme une sorte de « JMJ franciscaine », ouverte aux croyants comme à ceux qui restent en recherche.
La visite s’inscrit dans les célébrations du huitième centenaire de la mort de saint François et dans l’attention particulière du pape à la jeunesse européenne.
Pas de restaurant sur la coupole de Saint-Pierre
Des articles ont relancé la controverse autour d’un prétendu café ou bistrot installé sur les terrasses de la basilique Saint-Pierre. La communication officielle du Vatican indique qu’il ne s’agit pas d’un restaurant nouveau sur la coupole, mais d’un projet d’élargissement du point de restauration déjà présent pour les visiteurs.
Ces travaux s’inscrivent dans un programme plus large destiné à améliorer l’accueil des pèlerins pour le quatre-centième anniversaire de la consécration de la basilique. De nouveaux espaces culturels et certaines parties jusqu’ici fermées doivent également devenir accessibles.
Derniers jours à Castel Gandolfo
Léon XIV doit achever le 27 juillet sa période principale de repos à Castel Gandolfo. Il récitera l’Angélus du dimanche 26 juillet avant de reprendre progressivement ses activités au Vatican. La prochaine audience générale est programmée le 5 août.
Actualité du Vatican et de la Curie
L’activité institutionnelle demeure ralentie par la période estivale. Aucune réforme importante de la Curie ni série majeure de nominations n’avait été publiée au moment de la rédaction.
Le gouvernement pontifical se poursuit néanmoins à travers les missions confiées aux envoyés du pape, la préparation des prochains déplacements et le travail des dicastères. L’assemblée de Jakarta illustre cette manière de gouverner : Léon XIV ne se déplace pas personnellement, mais confie sa représentation au cardinal Gracias et accompagne les travaux par une lettre et un message vidéo.
Éphéméride de la papauté
25 juillet 1968 : Paul VI publie Humanae vitae
Le 25 juillet 1968, en la fête de saint Jacques, Paul VI signait l’encyclique Humanae vitae, consacrée au mariage, à la transmission de la vie et à la régulation des naissances.
Le pape y présente les époux comme les collaborateurs libres et responsables de Dieu dans la transmission de la vie. Il demande que les questions de natalité ne soient pas envisagées uniquement sous les angles biologique, démographique ou économique, mais à partir d’une vision intégrale de la personne et de sa vocation.
Le texte rappelle le lien que l’Église considère comme inséparable entre l’union conjugale et l’ouverture à la vie. Il refuse la contraception artificielle comme moyen de régulation des naissances, tout en reconnaissant la responsabilité des époux et le recours aux périodes infertiles lorsqu’existent de sérieux motifs.
Humanae vitae fut l’une des encycliques les plus discutées du XXe siècle. Elle provoqua des contestations dans une partie du monde catholique, mais devint aussi une référence majeure pour le magistère ultérieur sur le mariage, la sexualité et la dignité de la vie humaine.
Cinquante-huit ans plus tard, le texte continue de poser une question qui dépasse le seul débat contraceptif : la technique doit-elle répondre à tous les désirs humains, ou existe-t-il des réalités dont la signification ne peut être décidée par la seule efficacité ?
Points à retenir
Plus de cent vingt responsables des Églises d’Asie sont réunis à Jakarta.
Léon XIV leur demande de devenir des bâtisseurs de communion plutôt que des architectes de Babel.
Les délégations veulent passer de l’entretien des structures à la mission.
La synodalité doit devenir une manière ordinaire d’écouter, de discerner et de gouverner.
Les pauvres, les malades, les migrants et les plus petits doivent devenir la pierre angulaire de la communauté.
L’assemblée produira un guide pratique sur la synodalité et un message aux catholiques d’Asie.
La presse française et Ground News couvrent encore très peu cet événement.
Le 25 juillet marque également l’anniversaire de la publication d’Humanae vitae en 1968.
Sources
Vatican News, « Le Pape à l’Église en Asie : soyez des bâtisseurs de communion ».
Lettre officielle de Léon XIV au cardinal Oswald Gracias.
Vatican News, ouverture de la douzième assemblée plénière de la FABC.
Vatican News, synthèse des discussions des délégations asiatiques.
Agence Fides, présentation de l’assemblée de Jakarta.
Vatican News, homélie d’ouverture du cardinal Oswald Gracias.
Saint-Siège, encyclique Humanae vitae de Paul VI.
Vatican News, notice consacrée à saint Jacques le Majeur.
Pour aller plus loin
Léon XIV : Un pape centré sur la mission, la paix et la vérité
Léon XIV : Un mois de pontificat entre paix, fidélité et relance missionnaire
Léon XIV : Le pape d’Afrique… par procuration ?
Revue de presse Léon XIV : les angles méconnus du pontificat
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Une Église minoritaire est-elle mieux placée pour bâtir des ponts entre les cultures et les religions, ou risque-t-elle au contraire de se replier pour protéger son identité ?
La synodalité peut-elle réellement transformer la mission et le gouvernement de l’Église, ou restera-t-elle un vocabulaire réservé aux grandes assemblées ?
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